Nous avons récemment étudié en cours l'hypothèse de Jonas, dans le cadre d'une étude de l'anthropologie :
fiction de Hans Jonas, tiré du livre "
Le phénomène de la vie " :
« supposons un Dieu mathématicien, qui aurait un regard analytique
1 , qui pénétrerait partout, et qui serait capable de discerner sous les phénomènes visibles, toutes les particules élémentaires en interaction dans l'Univers...
Que deviendrait un organisme vivant sous le regard de ce dieu mathématicien ? Si nous le supposons étranger à l'expérience que les êtres vivants ont d'eux-mêmes, il considérera l'organisme comme une somme d'interactions moléculaires (entre molécules) ; et cette somme peut se dissoudre dans la grande interaction qu'est l'Univers.
Et si jamais il perçoit une unité dans le vivant, ce ne peut être qu'un phénomène de surface aux yeux de ce dieu, comme l'unité de la vague dans l'Océan :
et voilà tout ce que ce divin mathématicien pourrait dire de la vie. »
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1 (qui pénètre toute chose : il ne voit jamais le tout, mais seulement les parties : il ne voit pas l'ensemble du puzzle, mais seulement ses pièces. )J'y ai entraperçu la définition exacte de ce qu'est le dieu logique Sens. Si ce n'est que son regard analytique ne porte pas sur les atomes, mais les faits logiques du monde. Pour Sens, le monde n'est pas nécessairement constitué de molécules, d'atomes et de Quarks, mais il est, par contre, nécessairement constitué de liens et d'opérateurs logiques.
Ici, nous avons la vision d'un dieu qui reste éminemment fragmentaire, imparfaite, partielle et lacunaire - en un mot superficielle -, du monde.
Il y a une idée que Sens veut nous imposer selon laquelle le sens de l'existence du monde serait la logique, qui en serait à la fois la mécanique et la finalité, le mode de fonctionnement (la cause) et le but. En réalité, il y a là une tentative de nous imposer comme une vision globale ce qui se révèle comme un système de modélisation idéale mais très incomplète et partielle du monde, c'est-à-dire une idéologie.
L'idéologie selon laquelle
la logique gouverne le monde. Ce qui n'est pas totalement faux, mais n'est que partiellement vrai. D'autant plus que Sens va plus loin, car la logique
ne fait pas que gouverner le monde :
pour lui,
la logique détermine ce monde.
(on passe donc de la physique à la métaphysique, du fonctionnement à la nature même, de l'Univers.)
L'idée serait de donner aux joueurs cette impression que leur propre vision globale de (ce qu'est) leur réalité est tronquée, et que leur propre vision de cette réalité n'est qu'une prison qui les enferme dans une connaissance incomplète et partielle.
L'impression qu'ils doivent avoir, à la fin d'une partie, en découvrant la scène finale, c'est que ce qu'ils percevaient du monde, au lieu de leur permettre d'agir efficacement et librement, les enfermait dans une sorte de réalité-prison.
C'est ce que Romaric nous fait éprouver à la fin de son scénario de démo
bluesky, où on découvre que la réalité est plus vaste que celle dans laquelle on croyait nos PJ immergés.
La relation entre les différents niveaux de réalité dans Sens (le monde des joueurs, celui des Cellulis, celui des Simulacres -les Bugs-, et celui de l'Ombre-Monde) participent en fait d'une réalité plus vaste et plus complexe, dont ils ne sont que des éléments épars, interconnectés.
Chaque réalité n'est qu'une pièce d'un grand puzzle, - mais dont les Simulacres ne perçoivent qu'une seule de ces pièces !
Que peut-on en tirer pour le jeu ?La question qui reste, c'est comment exploiter cette idée dans le jeu ?
Si l'on devait faire un résumé en une phrase de ce qui se passe dans "Sens Renaissance", on pourrait la faire ainsi :
Les Bugs travaillent pour la Résistance, contre l'Empire d'Omicron, une vaste fédération stellaire contre laquelle la planète Terre s'est rebellée et a été vaincue.
Il y a, de prime abord, une espèce de manichéisme apparent dans ce résumé, l'Empire d'Omicron figurant le "méchant", et les Bugs de la Résistance, les "gentils", alors qu'en réalité, on pourrait seulement parler de deux idéologies qui s'affrontent : la liberté contre le déterminisme, l'ignorance volontaire contre la soif de connaissance.
Reprendre l'idée de la fiction de H. Jonas, c'est d'abord donner des informations très partielles aux joueurs et à leurs Simulacres en début de partie, à propos de ces idéologies, de ces visions du monde : ainsi, n'ayant que des éléments épars pour décider quelle idéologie est la "bonne", ils le feront par l' "affect" ("vive la liberté, on est des rebelles !" seront-ils conduits à s'écrier.), avant de se rendre compte que la vérité du conflit idéologique leur a échappé (et leur échappe toujours !) à la fin de la partie (ou de la campagne, s'il s'agit d'une partie longue !).
De plus, les Simulacres - et par là les Cellulis - seront finalement amenés à se rendre compte que les idéologies, en elles-mêmes, sont des visions "analytiques" fragmentaires du monde.
Ils sont en effet le reflet de deux Runes : celle de Myphos Quadria, le "vice-Empereur", et celle de Sollipsis.
Or, le monde de Sens n'obéit pas qu'à deux Runes, mais à 6 ! C'est là que se situe la lacune de ces deux visions du monde, qui cherchent chacune à réduire la réalité du monde à celle de leur seule Rune propre.
Il faut donc prévoir - non pas un renversement - mais un rééquilibrage : au final, des deux idéologies, il n'y en a pas une meilleure que l'autre : toutes deux ont la valeur intrinsèque de n'importe quelle idéologie humaine, qui permet à l'homme d'interpréter le monde qui l'entoure, sans coïncider exactement avec lui.
L'idéal étant d'éviter le relativisme, qui est, en lui-même, une idéologie tronquée (car tout ne se vaut pas !) au profit d'une systémique (tout est interagissant dans la réalité). Car c'est, essentiellement, cette systémique qui est le fondement de Sens, toutes les réalités étant interdépendantes les unes des autres.